Cette semaine, CLI Perspectives vous propose un article de Benjamin Horn. Ben, étudiant à l'Université de Pennsylvanie, raconte l'épopée de son voyage à Hong Kong en pleine saison des pluies en Chine. Lisez la suite pour découvrir les situations à haute tension dans lesquelles il s'est retrouvé.
Quand tout va de travers
Par Benjamin Horn, étudiant du programme d'immersion en chinois de CLI
Les grenouilles chantaient à gorge déployée sous des étoiles à peine visibles quand je me suis mis en route, avec pour seuls bagages mon sac à dos suisse et une impatience nerveuse, une excitation presque frénétique. Dans le bus qui m'emmenait à la gare, je serrais fort dans mes mains mes petits billets de train roses. Mon professeur du Chinese Language Institute m'avait aidé à les acheter environ une semaine plus tôt, quand j'avais compris qu'il me faudrait aller dans le joyau du sud de la Chine, la grande métropole insulaire de Hong Kong. Mon visa, un visa touristique à entrées multiples, n'était valable que 90 jours par séjour, et je me trouvais en Chine (c'était rageant) depuis 92 jours consécutifs.

Je comptais faire un saut de l'autre côté de la frontière, à Hong Kong, puis revenir, ce qui m'offrirait 90 jours de plus dans le pays, bien plus qu'il ne m'en fallait avant mon vol de retour vers les États-Unis. Ce serait un voyage éclair : je prendrais le train vendredi soir, passerais la frontière et disposerais d'environ une journée à Hong Kong avant de repartir dimanche après-midi. Je ne pouvais pas rester beaucoup plus longtemps, car l'argent manquait. Dès que j'ai expliqué cela à mon professeur, il m'a aidé à acheter les billets de train en ligne, car ils partent très vite dans un pays de 1,35 milliard d'habitants très mobiles.
Pour le trajet jusqu'à Shenzhen, où je devais passer la frontière, j'avais un billet en siège dur et j'estimais que les 13 heures de route seraient inconfortables. Pour le retour, j'avais réussi à obtenir une couchette dure, bien plus confortable quoiqu'un peu plus chère, et qui valait vraiment son prix. C'est ces billets que je fixais, le visage éclairé par le néon criard des centaines d'enseignes de Guilin, en pensant aux 13 heures à venir. Je savais que ce serait inconfortable, mais une fois arrivé, je retrouverais mes amis. En descendant du bus, je suis entré dans la gare puis monté dans mon train avec appréhension et, après avoir trouvé ma place, je me suis installé pour dormir pendant les heures suivantes.

Il arrive parfois que tous les plans que l'on a faits échouent et que, pour le meilleur ou pour le pire, on se retrouve embarqué dans une aventure. C'est, hélas, ce qui m'est arrivé. Vers six heures du matin, quatre heures avant l'heure d'arrivée prévue à Shenzhen, notre train s'est arrêté. Et il est resté à l'arrêt pendant les sept heures suivantes. Il s'est avéré que le typhon Utor, que j'avais négligemment cru sans effet sur mes projets de voyage, apportait de fortes pluies sur le continent, inondant les voies à des endroits stratégiques et provoquant goulots d'étranglement et énormes retards pour tous les trains. J'avais passé la plus grande partie des 8 premières heures environ à dormir et je restais à l'écart des Chinois assis autour de moi, sauf pour une demande un peu gênante de papier toilette (non fourni dans les toilettes publiques chinoises).
J'avais un peu peur de tester mon chinois en dehors de la salle de classe, même si je parlais chinois avec mes professeurs depuis deux ou trois mois. Pourtant, nos retards, qui nous ont finalement fait arriver à Shenzhen avec 13 heures de retard, ont créé un esprit de camaraderie qui a fini par vaincre la barrière de la langue.
J'ai commencé à discuter avec les gens autour de moi qui, à mesure que nous approchions de Shenzhen, se sont mis à me conseiller pour mon voyage à Hong Kong. Apparemment, si nous arrivions à Shenzhen après minuit, je ne pourrais pas passer la frontière pour rejoindre l'île. Or, je n'avais réservé aucun hôtel à Shenzhen. J'étais inquiet, c'est peu de le dire, tandis que nous avancions à pas de tortue au milieu du typhon, murmurant d'étonnement devant les dégâts que l'on voyait tout autour de nous : des rivières sorties de leur lit, rouges de boue ; des tourbillons qui faisaient tournoyer des tas de débris ; des cascades à la place des escaliers. Mon voisin, employé de l'aéroport international de Shenzhen, continuait de me rassurer en disant que nous trouverions bien une solution. Je regardais le paysage au dehors et j'ai respiré une nouvelle bouffée d'air artificiel et vicié.

Nous sommes bel et bien arrivés à Shenzhen après minuit, ce qui a ruiné mon projet de partir pour Hong Kong le soir même. On était samedi soir, ou dimanche matin, selon le point de vue. Quand Xiong, mon ami employé de l'aéroport, et moi sommes descendus du train, j'ai poussé un cri de joie. Le train avait fini par ressembler à une prison, et j'ai respiré à pleins poumons l'air lourd et moite de Shenzhen.
Nous sommes sortis de la gare et, en regardant autour de moi, je me suis dit que je n'aurais que l'embarras du choix. Des enseignes d'hôtels se dressaient de tous côtés sur d'immenses gratte-ciel, et j'étais certain de trouver sans tarder une chambre à un prix raisonnable. Je me trompais lourdement. Xiong et moi avons marché pendant environ une heure, mais impossible de dénicher une chambre : tous les hôtels étaient complets. Je me sentais mal de faire attendre Xiong, alors j'ai fini par me tourner vers lui pour lui dire que je me débrouillerais seul pour la suite. Au pire, pensais-je, j'irais dans un bar et j'y resterais jusqu'à l'aube.
Mais Xiong avait d'autres projets. Il a appelé un ami et, avec une gentillesse sincère, m'a proposé un lit chez lui. J'étais surpris et ravi, et j'ai accepté aussitôt. Nous avons pris un taxi pour quitter la ville et rejoindre la banlieue, si l'on peut l'appeler ainsi : d'énormes ensembles de tours d'habitation qui touchaient le ciel. Nous y avons retrouvé un ami de Xiong, qui nous a conduits à l'aéroport.
Derrière les hôtels de l'aéroport se trouvait une tour anonyme qui servait en fait de dortoir au personnel de l'aéroport. La chambre de Xiong n'avait rien de luxueux : on y logeait à trois, avec des lits superposés au-dessus de bureaux où traînaient quelques effets personnels. L'un des colocataires de Xiong était absent pour la nuit, alors il m'a donné son lit et a dormi dans celui d'un autre. Il m'a même laissé prendre une douche avec son shampooing et son savon. Étourdi par la gentillesse de Xiong et par ma propre fatigue, je me suis facilement endormi sur son lit à natte de bambou.
Nous nous sommes levés vers 7 h 30, car Xiong devait aller travailler et il me fallait du temps pour passer la frontière et revenir prendre mon train de l'après-midi. Nous sommes allés prendre le petit-déjeuner à la cafétéria du dortoir, où plusieurs amis de Xiong nous ont rejoints. Ils ont tous été stupéfaits de voir un étranger dans leur cafétéria, de tous les endroits possibles, et plus encore d'apprendre que je pouvais leur parler en chinois. J'ai même fait quelques blagues.
Xiong se réjouissait de l'attention que lui valait son ami étranger, et moi, je ne demandais qu'à faire ses louanges à qui voulait l'entendre. Après le petit-déjeuner, nous sommes allés à l'aéroport, où l'on m'a aidé à réserver un bus pour le centre de Hong Kong. Xiong et ses amis sont partis sans façons, mais avant son départ, j'ai essayé de donner un peu d'argent à Xiong pour le remercier de sa peine. Il n'a rien voulu entendre. Je lui ai donc demandé son adresse, en promettant de lui envoyer un cadeau d'Angleterre. Il était ravi, et nous avons échangé nos coordonnées. En partant, il m'a dit de revenir à Shenzhen après l'obtention de mon diplôme. J'ai souri et je lui ai fait au revoir de la main.
Tandis que le bus pour Hong Kong serpentait dans les rues de Shenzhen vers la frontière, sous la lumière du matin, je m'émerveillais de la démesure de tout ce que je voyais. Guilin, la ville du Guangxi où j'étudie le chinois au brillant Chinese Language Institute, était grande selon les standards américains, mais ce n'était qu'une petite ville selon les standards chinois.
Les villes chinoises sont bâties à une autre échelle : elles sont titanesques. Des gratte-ciel gigantesques surgissent partout, des autoroutes aériennes montent et descendent, et les lumières, les arbres et une architecture ultramoderne se mêlent pour donner l'impression d'un ensemble pensé avec intelligence. Shenzhen est une ville sortie de terre « du jour au lendemain », dont l'économie a été lancée par le cadeau de Deng Xiaoping : le statut de zone économique spéciale. Si la ville manque peut-être de sites historiques et culturels, elle ne manque certainement pas de divertissements. La mâchoire pendante, j'ai regardé la ville défiler jusqu'à notre arrivée à la frontière. Après avoir passé le contrôle de sécurité sans trop de difficultés, j'ai pris le bus pour l'île de Hong Kong.
Hong Kong est un endroit curieux, un mélange unique de britannique et de chinois que l'on ne trouve sans doute nulle part ailleurs au monde. Je n'avais que deux heures sur l'île, juste assez pour déjeuner dans un délicieux restaurant indien et explorer l'un des centres commerciaux élégants de la ville, mais j'ai aimé tout ce que j'ai vu. Étant moi-même britannique, j'étais particulièrement sensible aux éléments britanniques : des plus évidents, comme la conduite à gauche, aux plus subtils, comme le style des transports en commun (le MTR rappelle de façon attendrissante le métro de Londres). J'aimerais y retourner. Après avoir acheté un livre pour mon trajet de retour en train, je suis reparti en prenant le MTR jusqu'à la frontière.

J'avoue éprouver une certaine suffisance, assis dans la gare de Shenzhen à grignoter une barre de chocolat. J'avais réussi à aller à Hong Kong et à en revenir, renouvelant ainsi mon visa, en une seule journée, et je me sentais prêt pour le voyage du retour. Je me disais que même si le train avait du retard (Xiong m'avait envoyé un message un peu plus tôt pour me conseiller d'acheter un billet de bus, car les retards étaient inévitables), je pourrais dormir confortablement, lire mes livres et profiter d'un voyage tranquille en regardant la campagne sous la pluie. Ma rêverie a pourtant volé en éclats quand, soudain, tous les panneaux électroniques de la gare se sont éteints et que des employés munis de micros sont sortis et se sont mis à crier en chinois, d'un ton péremptoire.
Je n'arrivais pas à y croire. Ce n'était pas possible ? Et pourtant, tous les trains avaient été annulés à cause du mauvais temps. J'ai erré quelques minutes, perplexe, devant la gare, mais l'idée de passer une nouvelle nuit à Shenzhen sans hôtel (et cette fois, sans Xiong) m'a poussé vers la gare routière voisine. Par chance, un agent de voyage m'a abordé. D'habitude, j'écarte ces gens d'un geste, car la qualité des services de transport qu'ils proposent varie beaucoup, mais cette fois je n'avais guère le choix. J'ai acheté un billet sans même marchander, puis j'ai rendu mon billet de train.
Je suis monté pour la première fois dans un bus-couchettes et me suis glissé dans ma minuscule couchette. Curieusement, il y avait beaucoup d'étrangers dans mon bus, et j'ai trouvé un couple sympathique, des étudiants venus d'Angleterre, avec qui discuter en début de soirée. Dormir fut difficile, mais l'épuisement finit généralement par faire son effet. À mon réveil, nous étions de retour à Guilin.
Je suis descendu du bus et j'ai éclaté de rire. Tout avait mal tourné, mais au fil de ces contretemps j'avais vécu une aventure, et, à vrai dire, une aventure franchement amusante.

